Fiche n°739 Photo de Au soleil la nuit
Au soleil la nuit

roman
maelstrÖm, Bruxelles, 2021


Aux vacances de l'été 1969, deux jeunes profs, amies proches, voyagent chacune de son côté. Marie-Anne, plein Sud,part avec son orchestre à travers le Sahara. Marie-Jeanne décide d'atteindre seule le Cap Nord, d'où elle ne reviendra pas vivante. Accident? Suicide? Meurtre?
L'inspecteur Håkansson a l'idée de se servir des écrits de la défunte pour faire lumière sur l'affaire. Marie-Anne devra, bon gré mal gré, l'assister dans son enquête.
"N'oubliez pas les livres dans votre trousse de secours. [...] et un faux polar, Au soleil la nuit. L'histoire d'une jeune prof à la fin des sixties qui part en rando dans le Grand Nord, où elle disparaît... Très beau récit de Rose-Marie François." Alain BERENBOOM, Le Soir 3 juillet 2021.


C'était au temps des hippies, du flower power. Au temps de la libération des mœurs. Un libre accès à la contraception, longtemps réprouvée ou médicalisée, était une revendication majeure. Les Beatles et les Rolling Stones planaient à leur apogée. Mai soixante-huit essaimait à travers l'Europe : "Interdit d'interdire!" Sur les scènes de New-York et de Londres, on chantait Hair en priant à tue-tête de laisser entrer le soleil : Let the sunshine in! Rose-Marie François, Au soleil la nuit, maelstrÖm, 2021.

Été 1969 : deux amies de faculté prennent séparément leurs vacances. L’une, Marie-Anne, part donner un concert à travers le Sahara ; l’autre, Marie-Jeanne, parcourt la Suède dans l’attente de cours qu’elle suivra à Uppsala. Mais celle-ci se noie dans le lac où sa voiture est tombée. Björn, un jeune homme qu’elle avait pris en auto-stop, conserve des séquelles de l’accident. Le roman s’ouvre sur la visite d’un enquêteur, Pär Håkansson, chargé par une compagnie d’assurance de voir si le rescapé n’aurait pas droit à une indemnité pour coups et blessures volontaires. S’agissait-il bien d’un accident ? Marie-Jeanne n’a-t-elle pas entraîné une victime innocente dans un suicide ? La responsabilité de la famille pourrait-elle être invoquée ? La question rebondit d’abord sur l’ambiguïté de la dernière lettre reçue par Marie-Anne : « Là, c’est la fin du monde ou la fin d’une vie. Ou alors, peut-être, le commencement d’une autre vie. » La fin ? Le commencement ? Que va-t-on choisir de lire ? Tout se complique à la lecture des nouvelles qu’écrivait la disparue. Des nouvelles fantastiques, mais qui peuvent sembler prémonitoires, puisqu’il y est déjà question d’une voiture tombant dans un lac. Où de l’abandon au désert, autre forme de suicide. Ces curieuses mises en abyme ne manquent pas de retenir l’attention de l’enquêteur, mais aussi du lecteur. C’est sans conteste la partie la plus convaincante de ce roman construit comme un mille-feuille. L’enquête prend alors une autre tournure. Elle a commencé dans la belle-famille de Marie-Jeanne, une famille odieuse, qui lui a mené la vie rude, fière de ses jeux de mots idiots et de ses préjugés misogynes. On comprend peu à peu l’évasion en Suède et le double sens de la formule, la fin d’une vie ou le commencement d’une autre. L’enquête se poursuit chez Marie-Anne et dans les nouvelles dont elle est dépositaire. L’interrogation alors s’élargit, sur la personnalité de Marie-Jeanne, sur des drames plus profonds, une dépression, les craintes de la grossesse, la conciliation entre maternité et vie professionnelle, la peur de vieillir… « Nous vieillirons. Nous n’aurons pas tous un lac pour nous en empêcher. » Surtout, la lecture attentive des textes laissés par Marie-Jeanne pose de nouvelles questions qui estompent les frontières entre fiction et réalité. Faut-il s’attacher aux passages en italiques ? Ils sont écrits à la troisième personne, à la différence des récits à la première — « Marie-Jeanne raconte deux fois la même chose. À la première personne, la réalité. À la troisième, la… oui, la vérité, pourrait-on dire. »… Quant aux passages biffés, ne disaient-ils pas quelque chose de plus important ? « Ce que l’on barre en écrivant, c’est peut-être ce que l’on omet quand on raconte un rêve : l’essentiel ? » L’interrogation dépasse d’ailleurs le cas de Marie-Jeanne. « Peut-on faire de la fiction sans parler de soi ? » C’est la question de fond de ce roman, qui commence par la formule classique (« Ce roman est une pure fiction. Toute ressemblance des personnages avec des personnes existant ou ayant existé est tout à fait fortuite »), mais qui joue sur l’effet de réel, mêlant à la narration des articles de journaux ou des photos prises par l’autrice ! On s’aperçoit alors que la formule initiale (et désuète) fait partie du piège qu’elle nous tend. Malicieuse, Rose-Marie François, après avoir raillé le goût de la belle-famille pour les jeux de mots idiots, en introduit de plus subtils pour dérouter son lecteur. Le prénom de l’enquêteur amusait la belle-mère — Pär était-il père ou faisait-il la paire ? Mais on se demandera plus sérieusement s’il n’est pas un Pärsonnage. Quant à Marie-Jeanne et Marie-Anne, on remarquera vite qu’entre elles, il manque le « je ». Celui du narrateur ? De l’autrice ? Du lecteur ? Des trois, peut-être… Ainsi se préparent des coups de théâtre successifs, des substitutions en miroir qui achèvent de déconcerter le lecteur : s’agit-il d’un retournement de la situation ou d’une ruse de l’enquêteur ? Marie-Jeanne est-elle vraiment morte ? Mais de quelle mort ? L’ambiguïté de la dernière lettre — la fin d’une vie ou le début d’une nouvelle — prend alors tout son sens. On se rend compte que les nouvelles intégrées au roman étaient plus prémonitoires que ce que l’on croyait — la réapparition d’une morte dans une nouvelle fantastique, la similitude symbolique entre le lac et le désert… Et que les discussions linguistiques (par exemple, sur l’inversion en français !) ne sont pas des digressions gratuites. Ce qui semblait au départ une simple enquête policière révèle une construction ingénieuse qui ravira le lecteur attentif. (Jean-Claude Bologne)

Valeureux Liégeois et Liégeoises, voici le printemps et bientôt l’été, qui nous l’espérons, sera le temps de nous libérer un peu mieux ! Je vous propose donc une lecture réjouissante. Je vais vous parler cette fois d’un roman policier écrit par notre amie, Rose-Marie. C’est l’histoire de deux amies, Marie-Jeanne et Marie-Anne qui se sont rencontrées sur les bancs de l’université, dans un pays qui ressemble au nôtre… Marie-Jeanne est mariée, maman d’une fillette. Elle dessine et peint, elle écrit et travaille comme bibliothécaire. Marie-Anne est célibataire, elle enseigne, traduit et joue du hautbois. L’été venu, l’une part seule, en voiture au Cap-Nord, tandis que l’autre part en tournée de concert dans le Sahara. À son retour, Marie-Anne apprend que son amie est morte dans un accident en Scandinavie ! Quelques mois après, elle reçoit la visite de Pär, un enquêteur suédois qui s’intéresse aux circonstances de la disparition de son amie. Presqu’à son corps défendant, Marie-Anne accepte de coopérer avec lui. L’enquête prend deux directions. La famille, le passé et les écrits de Marie-Jeanne ; son voyage et son décès, l’été précédent. Est-ce un accident mortel, un suicide, un meurtre ? La quête de la vérité s’engage dans des eaux troubles, balayées d’un fort courant psychologique : « Y a-t-il meilleure enquête que celle qui se penche sur l’énigme de la mort ? (…) Le voilà le polar : le seul, le vrai, l’éternel polar (p. 237) » Bien entendu, selon les canons du genre, la fin de ce soleil au cœur de la nuit nous surprendra ! Le cadre de l’histoire nous situe dans les années soixante, délicieusement rétro ! Au temps où la libération des mœurs et l’émancipation féminine se heurtaient avec fracas à la morale bourgeoise et aux valeurs productivistes. Il y a là une attention particulière aux choses, à une toponymie des sensations qui rappelle un peu l’univers de Georges Pérec. L’auteure nous a aussi finement ciselé ses dialogues. Alors, polar en inlandsis ou au-delà du cercle polaire ? Nous naviguons ici entre éros et thanatos, mais bien en vue des côtes. Rose-Marie François est l’auteure d’une quarantaine de livres : romans, théâtre, recueils de poèmes et traductions. Elle est la rédactrice de la rubrique « poésie » du JPost de Liège. Alain REISENFELD

Extrait de la lettre de Jacques FORET du 15 juin 2021 : « Avant de savourer la lecture de tes deux écrits [Temps sans faux et Au soleil la nuit ], il est bon de chausser les célèbres bottes de sept lieues (lieux !) car le lecteur découvre force paysages, sous bien des cieux, dès le jour où il se sera avisé que son quotidien est, pour lui aussi, une prison où tout lui apparaît comme la répétition d’hier, qu’il lui faut partir. Il rêve d’un ailleurs, d’une autre vie, d’un autre moi qui serait à la fois moi et différent de moi. Cette voix tout intérieure qu’il entend fait de lui un autre Abraham : « Quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père et va dans le pays que je te montrerai ! » Quant à ton roman Au soleil la nuit, il s’agit bien d’un polar. Je t’avouerai que c’est le premier thriller que j’ai lu et n’ai pas été déçu. Loin de là. L’intrigue en est, en effet, complexe (mais non compliquée) et si savamment orchestrée que son dénouement, tout à fait inattendu et déroutant, ne se dévoile qu’à l’ultime page.

De Ludwig VÖLKER: Liebe Rose-Marie,

endlich habe ich deinen 'Polar'-Roman lesen können: sehr originell, die kriminalistische Hülle und die in ihr entwickelte psycho-biographische Frauen-Freundschaftsgeschichte. Und die Rolle, welche die gesellschaftlichen Konventionen spielen, besonders berührend und eindringlich für jemanden, der die 'maasburgischen' Verhältnisse ein bisschen kennengelernt hat. Mir fiel immer auf, wie sehr in Lüttich der einzelne Mensch in seinem Lebensgang damit rechnen musste, dass die gehobenere bürgerliche Stadtgesellschaft ihn im Auge behielt und sein Verhalten kontrollierte. In Deutschland war das anders, erst recht nach dem Zusammenbruch 1945. Die Heimatstadt spielte nicht die Rolle, wie das wallonische Lüttich als ganz eigene Ausprägung belgischer Lebensart - nicht zu vergleichen mit Brüssel, Antwerpen, Gent usw. - sie für einen in ihr geborenen und in ihr aufwachsenden Menschen spielte. - Und dann - ich nenne nur ein paar Aspekte, die meine Lektüre begleitet haben - das Thema der beiden unterschiedlichen, aber eng verbundenen Freundinnen (hat mich an Ferrantes Neapel-Roman erinnert), durch das "je" in der Kombination von Marie-Anne und Marie-Jeanne genial als Verknüpfung fremdbiographi-scher und autobiographischer Betroffenheiten. - Oder die Behandlung des Liebesakts als Realisierung einer absoluten menschlichen Nähe und Verbundenheit, die nicht begrenzt bleibt auf die beiden personalen 'Akteure', sondern sich eigentlich an eine abwesende Person richtet. (In Goethes "Wahlverwandtschaften" die Szene, wo der Ehemann an eine andere Frau und die Ehefrau an einen anderen Mann denkt, was dann auf wundersame Weise sichtbare Folgen der Ähnlichkeit des gezeugten Menschen nach sich zieht.) - Oder die Kunst, eine Erzählhandlung weitgehend dialogisch und durch das Reden der Personen zur Darstellung zu bringen (Fontane !) Wie überhaupt die Reflexion auf Sprache die Philologin auf Schritt und Tritt verrät.

Zum Schluss eine Frage: ist "polar" - "le seul, le vrai, l'éternel polar" - inzwischen ein geläufiger Ausdruck für "Krimi" ? Mir war das Wort bisher unbekannt (was nichts besagt), und ich habe es auch nicht in meinen Wörterbüchern gefunden.

Liebe Rose-Marie, ich hoffe Du hast aus meinen Bemerkungen gesehen, wie interessant ich die Lektüre fand, und ich werde das Buch bestimmt nocheinmal lesen, um die originelle Konstruktion besser zu verstehen.

Mit Glückwunsch und herzlichem Gruß, Ludwig

"N'oubliez pas les livres dans votre trousse de secours. [...] et un faux polar, Au soleil la nuit. L'histoire d'une jeune prof à la fin des sixties qui part en rando dans le Grand Nord, où elle disparaît... Très beau récit de Rose-Marie François." Alain BERENBOOM, Le Soir 3 juillet 2021.


Photo 135 de Au soleil la nuit

Rose-Marie François © 2021