Fiche n°568
Les nouvelles couleurs de l'antisémitisme

CR du colloque du 12 octobre, à Bruxelles
in JP Et Qué novèle a Lîdje?
Rédacteur en chef: Guy Wolf, Liège, 2014





Brun – Vert – Rouge : Les nouvelles couleurs de l’antisémitisme ?

Tel est l’intitulé du colloque qui s’est tenu au CCLJ à Bruxelles le 12 octobre 2014. À savoir : L’antisémitisme en Belgique et en Europe est devenu l’apanage de tendances que tout a opposé jadis : l’extrême-droite, l’islamisme et l’extrême gauche.

Elie Barnavi, qui parle en premier, s’étonne de voir une salle comble malgré un soleil radieux sur la ville. Nous avions déjà eu l’honneur, quatre jours plus tôt à l’ULB, d’entendre cet ambassadeur honoraire d’Israël en France (2000-2002) à l’occasion de la remémoration, 25 ans après, de l’assassinat du Dr. Wybran, un acte d’antisémitisme. Quelle couleur a l’antisémitisme ? Brun ? Nous ne sommes plus dans les années trente. Car contrairement à cette époque-là, actuellement en Belgique ni la classe politique, ni les élites, les forces vives de la nation, ni la grande presse, ni les media en général, ni même l’opinion publique ne sont antisémites. En France, l’extrême-droite est marginale, elle n’est pas « aux portes du pouvoir » (contrairement à ce que l’on observe dans certains pays de l’ancienne « Europe de l’Est ») Vert ? L’importation du conflit israélo-palestinien déclenche des passions d’autant plus virulentes qu’elles dénotent un manque flagrant d’information sur la réalité. Il importe de distinguer, parmi les musulmans qu’il faut surtout s’abstenir de stigmatiser, des minorités agissantes très motivées. C’est là qu’il faut agir. Une nouvelle judéophobie s’exalte notamment dans les réseaux sociaux : sans aucune analyse ni réflexion ni même information correcte : un vide intellectuel abyssal ! Inutile de dialoguer avec ces minorités : on ne peut « converser » avec ceux qui ne manient que slogans et autres phrases toutes faites. Il faut parler d’eux et non avec eux. Les cadres intégrateurs (l’école, l’armée, les partis politiques) vieillissent, non seulement en France mais généralement en Europe. L’école, par exemple, se laisse imposer l’interdit d’enseigner certaines matières, en science et en histoire notamment : voilà qui est grave. Pour faire l’Europe, il faut tenir compte de son histoire, il faut donc mentionner ses racines judéo-chrétiennes autant que gréco-latines, germaines ou encore celtes. La France a refusé l’érection d’un musée de l’Histoire de France, c’est-à-dire qu’elle a refusé l’Histoire de la France. « Si on ne sait pas qui on est, » affirme Elie Barnavi, « on ne sait pas intégrer l’autre. » Rouge ? « Lorsque j’étais en poste à Paris, » dit-il, « la République n’a pas réagi à la deuxième intifada. » Pour la gauche, toute manifestation de révolte est l’expression d’une frustration sociale. On se trouve devant deux paradoxes : la démocratie libérale, tolérante par essence, est difficilement mobilisable. L’Europe vit d’une réforme à l’autre, d’un oukase à un autre. Or il faut sévir contre les antisémites. Pour cela, il faut faire front commun avec les Musulmans car les Musulmans antijuifs sont une petite minorité. « Une société où les Juifs ne sont pas en sécurité est une société malade », conclut Elie Barnavi.

Depuis 2001, Marc Loewenstein, avec le soutien du Consistoire, de plusieurs associations juives et du Centre pour l’égalité des chances, gère le site antisemitisme.be, où l’on peut consulter des statistiques et signaler des faits : info@antisemitisme.be. En français et en néerlandais.

Joël Kotek, chargé de cours en science politique à l’ULB, a ressenti très tôt la (re)montée de l’antisémitisme… et il s’est fait traiter de parano. L’antisémitisme, c’est le refus de voir en les Juifs des citoyens comme les autres. Pour Joël Kotek, l’ordre des couleurs serait : rouge, vert, brun. En 2012, Elio Di Rupo a reconnu officiellement la participation des autorités belges dans la persécution et la déportation des Juifs de Belgique entre 1940 et 1945. Mais lors de la manifestation de décembre 2012 à Anvers, des PS bruxellois d’origine marocaine faisaient chorus avec l’extrême droite pour hurler : « Hamas, Hamas, tous les Juifs au gaz ! » Ajoutons à cela que les journalistes, bien plus que de dénoncer l’antisémitisme chez nous, sont d’abord préoccupés de défendre l’Islam et la Palestine. Le problème est la mollesse de la société : l’opposition à Israël fait consensus, étiqueté « antisionisme », avec boycott des produits israéliens – cette politique « du moindre mal » est une nouvelle « religion civile ». Beaucoup d’Européens reprochent aux Juifs le mal qu’on leur a fait. Ils emploient le mot « génocide » pour Gaza ! Et pour la Syrie ? Certes, « la Shoah n’a pas créé Israël mais elle en a justifié la nécessité, notamment pour les rescapés d’Europe Centrale et Orientale, puis pour les centaines de milliers de Juifs exclus des indépendances arabes. » On a le droit de critiquer certaine politique du gouvernement d’Israël, cela ne tient pas de l’antisémitisme. Mais pour trop de gens, Israël est « le seul État qui n’a pas le droit d’exister ». Nombre de sondages réalisés dans les dix dernières années montrent Israël comme le pays le plus dangereux pour la paix mondiale, avec l’Iran et le Pakistan. Or 25 millions de personnes ont été tuées au cours de guerres civiles et régionales depuis la Seconde Guerre Mondiale, dont huit mille dans le conflit israélo-palestinien, ce qui place celui-ci au 46ème rang des conflits condamnés par l’ONU. Didier Lapeyronnie (sociologue, Sorbonne) constate : « la focalisation sur les événements du Proche-Orient vient du fait que les gens sont antisémites, pas l’inverse ». Le document de travail dans les États de l’Union de 2001 à 2005 décrit « l’utilisation de l’antisionisme comme un moyen de détourner le tabou antisémite », tant à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite. Ce que confirme, en 2004, Jean-Christophe Ruffin, écrivain, médecin, président d’Action contre la faim. Pour lutter contre cet antisionisme radical, antisémitisme moderne, le rapport de l’Union préconise de pénaliser « ceux qui porteraient à l’encontre de groupes, d’institutions ou d’États [cf. Israël] des accusations de racisme. »

Dans la France décrite comme « gangrenée par le lobby sioniste », la probabilité pour un Juif de faire l’objet d’une agression physique à caractère raciste est deux cents fois supérieure à la probabilité qu’un musulman ne soit victime d’un acte comparable. En 2012, les actes antisémites ont augmenté huit fois plus que les autres actes racistes et xénophobes.

Depuis la Shoah, plus personne n’ose s’afficher antisémite. En revanche, l’antisionisme tenu responsable des malheurs du monde est bien porté, des banlieues de Paris à l’Irak. Dieudonné, par exemple, et ses émules. Comment admettre que Laurent Louis, au parcours varié (du Parti Populaire au Parti Islam…) n’ait jamais été sanctionné pour ses propos outranciers, mensongers, incitant à la haine ? Ni par les chercheurs, ni par les politiques, ni par les media. Et comment l’expliquer ? C’est que nos journalistes, pour la plupart, sont incapables de penser le racisme autrement qu’islamophobe ; de penser l’antisémitisme autrement que brun, c’est-à-dire nazi. Or l’antisémitisme des Dieudonné et autre Louis, ce triste clone de Léon Degrelle, s’exprime en brun-rouge-vert. Le ciment unificateur du nouvel antisémitisme, c’est la négation de la Shoah. Le négationnisme permet aux fascistes de réhabiliter le nazisme et l’antisémitisme (les Juifs ont inventé la Shoah pour se faire de l’argent), permet aux ultragauchistes de voir le mal absolu dans le capitalisme (et non dans le fascisme lavé de tout soupçon), permet aux islamistes de dénier toute légitimité à Israël (les sionistes ont inventé la Shoah pour forcer les Européens à leur donner la Palestine). Abstenons-nous de citer ici quelques débordements immondes qui grouillent sur l’Internet, c’est à n’en plus dormir… ou à vomir.

La passion anti-israélienne est beaucoup trop grande pour s’expliquer uniquement par la nature du conflit israélo-palestinien. Elle plonge ses racines dans la chrétienté du Moyen-âge. Encore en 1948, la Revue Nouvelle s’inquiétait de l’avenir des Lieux saints : « matérialisme, marxisme, nationalisme sont les seuls dogmes reconnus par les nouveaux arrivés ». Quant à de nombreux militants de gauche, ils renouent, à leur insu, avec une « tradition qui, de l’antijudaïsme médiéval à l’antisémitisme économique cher aux anarcho-syndicalistes du XIX° siècle, fait d’Israël, lato sensu, le symbole occulte du capitalisme mondial. De nos jours, c’est l’opprimé musulman qui tient le rôle de sauveur de l’humanité, jadis tenu par la classe ouvrière. Ainsi s’explique la création du parti Resist, alliance conclue en région flamande, à diverses élections, entre le PTB et la Ligue arabe Européenne, un parti islamiste proche du Hezbollah libanais. »

Les Belges peinent à faire face à leur passé colonial, explique Joël Kotek. L’amnésie est compensée par une forte culpabilité envers le Tiers-Monde, charge émotive détournée sur une critique radicale de l’État d’Israël, présenté comme le dernier avatar du colonialisme… blanc. Sans songer à contester le droit à s’opposer avec sincérité à la politique du gouvernement israélien, Henri Goldman assume qu’Israël ressortit non du phénomène de la colonisation mais de la décolonisation. Comme le souligne l’intellectuel tunisien Albert Memmi, la condition juive s’apparenta, dans la Cité chrétienne comme dans la Cité musulmane, à celle du colonisé, des prolétaires, des noirs américains, des femmes et des domestiques. Tunisien, certes, mais Juif, Memmi savait que la libération ne pouvait venir que d’un État : le penseur et avocat de la décolonisation était sioniste.

En Belgique, la démographie joue en faveur de l’importation du conflit israélo-palestinien. Bruxelles compte 25% de personnes d’origine musulmane. On estime pour 2030 à 48% des élèves de l’enseignement officiel à Bruxelles ceux qui suivraient le cours de religion islamique. L’opposition à la politique israélienne : quoi de mieux pour s’attirer de nouveaux électeurs musulmans ? 25% des députés du Parlement francophone bruxellois sont originaires de pays musulmans ; ils constituent d’ores et déjà près de 55% du groupe socialiste francophone. Qui s’étonnera de lire les noms de ceux (PTB) qui ont fait interdire la mission commerciale belge en Israël ? (Le Soir des jeudi 7 août, p.4 et mercredi 1er octobre, p. 14.

Le 31 janvier 2014, dans le train Liège-Namur-Bruxelles, les voyageurs ont entendu, annoncé par haut-parleurs, qu’au prochain arrêt, « Auschwitz, tous les Juifs étaient priés de descendre prendre une petite douche » Cette sinistre blague était une récidive de mai 2012 : nul n’avait alors été inquiété !

En conclusion, Joël Kotek se demande si le cas de la Belgique n’augurerait pas le statut des Juifs du XIX° siècle : entre résistance passive (Juifs marranes) et collaboration (juifs antisionistes, accommodements raisonnables). « Quant aux autres Juifs, attachés à l’idée d’un État pour le peuple juif, leur survie dépendra désormais de leur capacité à cacher leur désespoir. Enfin, pour ceux qui n’auront pas choisi d’émigrer. »

L’après-midi démarre en fanfare avec le seul-en-scène de Sam Touzani. Ce Berbère bruxellois aime à se présenter comme citoyen du monde, qui met l’art au service de la liberté. Tour à tour « étranger, immigré, immigré de la deuxième génération, allochtone (al-loch-tone !), puis enfin nouveau Belge… mais ne sommes-nous pas tous des identités inachevées, en processus de construction ? […] À la diversité des communautés, je préfère, » dit-il, « l’égalité des citoyens […] Je renonce au discours tiers-mondiste car il sert à saper l’universalisme. » Sam Touzani nous conquiert par son honnêteté intellectuelle et son humour, sa façon de nous faire rire tout en nous faisant réfléchir à des choses graves. « C’est pas avec Allah que j’ai des problèmes, mais avec son fan club » Et de citer Primo Levi : « Ceux qui oublient oublient d’être humains. » Et de conclure en disant : « Le monde n’existe que si nous le transformons et nous transformons avec lui. »

Sam Touzani est ovationné ! De quoi rappeler, si besoin était, l’importance des artistes dans l’évolution d’une société. Avis aux politiques qui décident d’épargner sur la culture !

Mohamed Sifaoui, Algérien installé en France, est journaliste, écrivain et réalisateur. Dans son livre, Mon frère ce terroriste, il prête sa plume à Abdelghani Merah, qui raconte l’histoire de ses parents, son enfance et celle de ses frères et sœurs. Son cadet n’est autre que l’assassin de Toulouse. Il faut lire ce livre, qui aide à comprendre comment certaine (non-)éducation des enfants, et l’endoctrinement des adolescents, peut mener au crime.

Pour Sifaoui, le mal qui ronge l’Islam, c’est avant tout le littéralisme au détriment de la pensée rationnelle, la radicalisation à partir du littéralisme, sur Internet par exemple. Mais pas seulement : en 1993, le mufti d’Arabie Saoudite (qui a ensuite changé d’avis) avait interdit que l’on parlât de « la terre ronde » : La terre est plate. Quiconque clame qu'elle est sphérique est un athée méritant un châtiment puisqu’il est écrit dans le Coran « Nous avons étendu la terre comme un tapis » [Al-Qur ' an 71 : 19]. Plus l’islamisme littéraliste prend de l’importance, plus l’antisémitisme augmente.

Nadji Sebbagh met en garde contre ceux qui font leurs classes à gauche puis basculent dans l’extrême-droite. C’est l’antisémitisme brun des néo-nazis qui ne veulent pas être considérés comme tels. Qu’il s’agisse de finance, de mondialisation, de nationalisme, les Juifs sont coupables. Et revient la théorie du complot mondial, dictée par la peur du cosmopolitisme. Et l’affirmation irrationnelle que le sionisme est la cause du manque d’intégration de l’immigration. Le parti Debout les Belges est à la fois rouge, brun et vert. Il surfe à la suite de Dieudonné.

Jacques Tarnero nuance la couleur : vert foncé de l’islamisme, vert clair d’une certaine gauche. On pense à Hajib El Hajjaji : exclu du cdH de Verviers pour avoir pris position contre son propre parti dans l’affaire du voile de la conseillère CPAS Layla Azzouzi, il a demandé son adhésion à Écolo, qui l’a accueilli à bras ouverts… sur la liste Europe des élections de 2014.

Et quand « voir rouge » aveugle : Il y a quarante ans, Le Monde titrait « Phnom Penh libéré par les Khmers rouges ». En 1979, Alain Badiou, de Normale Sup, écrivait dans Le Monde que « Kampuchéa vaincra ». Et Simon Leys, mort en juillet 2014, fut le premier à mettre en garde contre la Chine de Mao mais – on n’a jamais raison d’avoir raison trop tôt – ce déconstructeur des idéologies n’a pas réussi à ouvrir les yeux de ses contemporains.

Qu’est-ce qu’un Juif ? Le peuple juif est une invention. Donc s’il n’y a pas de peuple juif, il n’a pas besoin d’un État. Et voilà comment on passe de la permissivité culturelle à la pollution de la pensée. Edgard Morin, qui permet la haine des Juifs, fut invité par Tariq Ramadan au Qatar, en octobre 2013, pour y recevoir « le prix Qatar de l’Arc de triomphe » !

On aimait pleurer sur les Juifs victimes. Dès 1967, on ne peut plus pleurer sur leur victoire. En 1980, c’est l’explosion du faurissonisme avec, en des termes abjects, sa négation de la Shoah. Mai 1968 nous avait appris qu’il est « interdit d’interdire », partant de là on peut tout dire, tout faire, c’est la négation de la loi, la négation de l’interdit fondateur de la loi.

Il a fallu le 11 septembre pour revoir tant soit peu le concept d’islamophobie assimilé à une forme de racisme. Mais par un curieux retour des choses, les Juifs seraient les nouveaux nazis. La naqba est assimilée à la shoah ! Les récentes décapitations de journalistes occidentaux, comme le drame des jeunes lycéennes enlevées par Boko Aram commencent à faire réfléchir. Et Jacques Tarnero conclut en citant la position à contre-courant de José Maria Aznar : « Si Israël tombe, nous tomberons tous. » Entendez par « tous », le monde libre.

De Claude Demelenne, nous avions lu sa Lettre aux progressistes qui flirtent avec l’Islam réac, livre coécrit avec Alain Destexhe (Cerisier, 2009). Le parcours de ce politique est vertigineux d’engagements successifs, contradictoires, et de retours fracassants. Retenons celui-ci, dont il nous fait part : « Le 13 juin 2009, je participais à la manifestation de 50.000 personnes à Bruxelles suite à l’opération “plomb durci”, j’y étais comme dévot de la cause palestinienne… jusqu’au moment où j’entends scander Mort aux Juifs ! J’ai quitté la manif, je me suis fait traiter d’islamophobe et de facho. Les Européens, obsédés par l’islamophobie, ne savent pas réagir à l’antisémitisme. Moi, je suis à la fois sioniste et pro-palestinien. ».

Marcel Sel est écrivain, blogueur, chroniqueur, traducteur et compositeur. Sur les réseaux sociaux, dit-il, on assiste à des agressions entre partis ; dogmes et idéologies prennent le pas sur la raison, sur l’humanité. Effrayant, ce refus d’écouter l’autre, d’écouter, tout simplement. On écrit comme on parle en famille, ou à son voisin. Les gens qui veulent vraiment converser, échanger des réflexions, le font en privé et non en public. Car nous vivons dans une société à l’esprit paresseux : on n’a plus envie de revoir, d’adapter, de changer son opinion. On préfère les parti-pris. Dieudonné et Laurent Louis sont nés dans cette société de pensée fermée, constituée de slogans, où les populations paupérisées trouvent leur bouc émissaire. Il ne sert à rien de répondre aux provocations.

Ida van Looy se demande que faire. Déjà il y a dix ans, cette question s’est posée au CCLJ. Agir à l’école ? L’école n’est plus un pilier de la démocratie. Les maîtres ne sont plus formés, leur rôle n’est plus reconnu. Il y a huit ans déjà, le mouvement La haine, je dis : non, a été créé pour sensibiliser à l'histoire des trois génocides du 20e siècle : Arméniens, Shoah, Tutsi au Rwanda. Il importe d’enseigner ces matières. Ida van Looy dirige cette action. Elle est persuadée qu’il faut miser sur la rencontre, qu’il faut dialoguer. C’est en allant dans les écoles que l’on s’aperçoit à quel point les jeunes sont mal informés, ignorants de la réalité, déjà bourrés de préjugés. Il faut enseigner le génocide.

Maurice Sosnowski, professeur à l’ULB, Président du C.C.O.J.B. déclare : « Mon parti, c’est le peuple juif. » Une enquête de l’ULB révèle que chez les enfants, l’antisémitisme est le fait de 55% des élèves musulmans et 38%des élèves catholiques pratiquants. Quant au manque de réactions des partis politiques après l’attentat au Musée Juif, il y a déjà été fait allusion aujourd’hui. Mardi dernier, au colloque de l’ULB, l’Imam de Drancy affirmait que « l’islamisme belge est le plus radical de toute l’Europe ». Ce qui est grave, dit Sosnowski, c’est la « peur de s’acoquiner avec un Juif » !

Simone Süsskind, présidente du CCLJ de 1985 à 1995, regrette que seules deux femmes soient à l’affiche, contre treize hommes. Sa remarque déplaît à certains mais est applaudie par d’autres dans le public. Elle rappelle son action dans le monde méditerranéen et cite deux exemples. D’abord celui de deux grands-mères israéliennes, qui, se croyant dans leur bon droit, se font arrêter au check point puis comprennent l’occupation. Ensuite l’exemple de ce spectacle joué au Centre Culturel de Forêt : une Maghrébine est invitée en Israël par sa meilleure amie. Elles racontent leur voyage, déconstruisant les préjugés.

Marc Loewenstein souligne que fin mai (attentat du Musée juif), il y avait consensus pour s’opposer à toute forme d’antisémitisme. Dès l’opération « bordure protectrice », on a vu des manifestations scander « mort aux Juifs ». L’antisémitisme n’est pas une opinion mais un délit. Il importe de former en conséquence la police et la justice, tant au niveau fédéral que régional. Il faut former les enseignants, les directeurs d’école afin que soit enseignée la Shoah. Et au niveau politique, il faut que l’on cesse d’importer chez nous, de façon simpliste et unilatérale, le conflit israélo-palestinien.

Le plus jeune des intervenants est Jonathan Biermann, juriste, échevin MR à Uccle. Il plaide aussi pour une éducation à la mémoire de la shoah. Il existe au niveau de l’ONU un organe de lutte contre l’antisémitisme qui groupe 55 pays, d’Europe, plus la Russie, etc. Contre l’ignorance, nous devons prononcer notre adhésion à un socle commun de valeurs. Notre principal partenaire est la Communauté musulmane de Belgique. À une question posée dans le public : « Que penser de l’affirmation de Sartres, que l’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs mais des goyim ? » Jonathan Biermann répond que « la communauté juive a souvent été repliée sur elle-même » mais qu’il « nous faut des alliés à l’extérieur. » Et donc pas uniquement dans la communauté musulmane.

L’autre star à l’affiche fut une étoile filante. Sans même prendre le temps de dédicacer son dernier ouvrage, L’identité malheureuse, Alain Finkielkraut saute dans un taxi et repart pour Paris. Mais comme toujours, il nous captive et nous enseigne. Nous avions, en 1987, dévoré et médité sa Défaite de la pensée puis, deux ans plus tard, La mémoire vaine, deux livres toujours d’actualité. De nos jours, dit-il, on ne peut pas vraiment parler de « retour » à propos de l’antisémitisme. Les Français réprouvaient l’antisémitisme du père Le Pen. Aujourd’hui, au nom de la lutte contre l'islamophobie, on sous-estime la haine des Juifs et de la France. Le salafisme se répand en France et subvertit la République. En tant qu'intellectuel juif, je dois constamment me battre sur deux fronts: contre un antisémitisme d'autant plus sûr de lui-même et dominateur qu'il dénonce le «monstre sioniste» dans la langue immaculée de l'antiracisme, et pour le compromis, c'est-à-dire la séparation en deux Etats des Israéliens et des Palestiniens.

Dans Le Siècle juif, Yuri Slezkine, professeur d’histoire à l’université de Californie à Berkeley, montre que « l’âge moderne est l’âge des juifs, et le XXème siècle est le siècle des juifs. La modernité signifie que chacun d’entre nous devient urbain, mobile, éduqué, professionnellement flexible (…) en d’autres termes, la modernité, c’est le fait que nous sommes tous devenus juifs. » Il explique que les Juifs ont eu trois terres promises au XXème siècle : l’Amérique capitaliste et libérale, Israël nationaliste et l’Union soviétique socialiste. A travers les pérégrinations d’une famille, il étudie ces trois formes de sociétés. Il oppose le monde apollinien – celui des paysans et des guerriers, fondé sur l’éthique de l’honneur et l’enracinement – au monde mercurien des commerçants et intermédiaires de tous ordres, assumant un déracinement essentiel. Tandis que l’Europe passe du premier au second, les Juifs, d’« errants » qu’ils étaient en sont venus à se territorialiser.

Un nom à retenir, un homme à favoriser pour sa position éclairée : Mohammed Kacimi-El-Hassani, romancier, dramaturge, producteur, voyageur infatigable au service de la culture et de l’humanisme. Alors que, fin juillet 2014, la synagogue de Wuppertal est mise à feu, en pleine guerre de Gaza, Kacimi a soutenu Kamel Daoud, traîné dans la boue pour être l’auteur du roman Meursault, une réécriture de L’Étranger de Camus. On lit trop vite, on condamne trop vite. « Israël, conclut Finkielkraut, sert de bouc émissaire au monde arabe, qui ne peut donc pas se pencher sur ses propres problèmes. »

À lire : Elie BARNAVI, Dix thèses sur la guerre, Flammarion, 2014. Alain FINKIELKRAUT, L’identité malheureuse, Stock, 2013. Mohamed SIFAOUI & Abdelghani MERAH, Mon frère ce terroriste, Calmann-Lévy 2012. Viviane TEITELBAUM, Salomon, vous êtes Juif ?, Luc Pire 2008. Amos OZ, Aidez-nous à divorcer, Gallimard 2004. Alain FINKIELKRAUT, La mémoire vaine, Gallimard 1989 (Folio Essais).

Rose-Marie FRANÇOIS



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