Fiche n°495
Entretien avec Gerald Purnelle sur le 3e volume des oeuvres complètes de Jacques Izoard

in Le Journal des Poètes n°3/2012
MIPAH, Bruxelles, 2012





Jacques Izoard, Œuvres complètes, Poésies, tome III (2000-2008), publiées à la Différence, sous la direction de Gérald Purnelle. Entretien avec Gérald Purnelle, éditeur.

RMF – Le troisième volume des œuvres complètes de Jacques Izoard a paru, comme les deux autres, aux éditions de La Différence, à Paris. Au collège de traducteurs de Seneffe, dirigé par Françoise Wuilmart, on entend souvent citer l’adage : « Un poète sans son traducteur est comme un train sans locomotive. » A fortiori, peut-être, un poète sans son éditeur… que tu es, au sens anglo-saxon du terme. Éditer l’œuvre de Jacques Izoard, c’est un sommet dans ta carrière ? GP – C’est en tout cas un moment important. Cela me convient d’être reconnu comme l’éditeur de Jacques Izoard. C’est avant tout un travail de philologue, ce qui correspond à ma formation première. Il faut établir le texte, l’annoter, recenser les inédits, les dater, reconstituer la bibliographie de l’auteur. Puis vient le travail de présentation proprement dit : il faut rédiger l’introduction. RMF – Tu n’en étais pas à tes débuts ? GP – Avant cela, j’avais donné un Françoise Delcarte et d’autres rééditions de poètes dans la collection « Ha ! », au Taillis Pré, chez Yves Namur. RMF – Parlons-en, de cette collection… GP – Tout a commencé lorsque, avec Karel Logist (nous étions collègues à l’ULg), nous avons eu l’idée de lancer une collection visant à ressusciter et à faire connaître l’œuvre de poètes belges de langue française oubliés ou menacés d’oubli. Nous avons pris contact avec plusieurs éditeurs et c’est Yves Namur (Le Taillis-Pré) qui a accepté notre projet en 2000. Ainsi est née la collection « Ha ! », qui en est à son treizième volume. Quant à Jacques Izoard, il avait marqué dès la même époque, l’an 2000, l’intention de rassembler son œuvre complète. J’ai commencé à travailler pour lui, avec Karel, en encodant les poèmes de ses carnets ; ainsi, je me souviens des 666 poèmes qui en furent tirés pour former le recueil Dormir sept ans . RMF – 666 ! GP – En tout, Izoard a écrit près de sept mille poèmes. Son premier recueil date de 1962. En 2004, La Différence, où Jacques Izoard avait déjà trois livres, lui a proposé l’édition de ses œuvres complètes, et Jacques m’en a confié la responsabilité. Nous étions en juillet 2004, il fallait rentrer le manuscrit en octobre 2005. J’ai reçu les épreuves en avril 2006 et les deux volumes sont sortis en mai. En cela compris le manuscrit de son livret d’opéra Mille mots pour Blanche-Neige, retrouvé in extremis en octobre 2005 ! RMF – Mille sept cent pages… Quel travail avant d’en arriver là ! GP – D’abord, avec Jacques, fouiller sa maison, vérifier si les poèmes étaient ou non publiés, établir le texte, ordonner les poèmes, les annoter. Maintenant que le troisième tome est sorti, on retrouve encore des inédits. Et il faudra encore rassembler ses textes critiques, très variés, qui vont d’une conférence sur Saint-John Perse, dans les années soixante, à quelques textes sur des artistes, comme Robert Varlez ou Selçuk Mutlu, en passant par de nombreuses réflexions sur les poètes et la poésie. RMF – Selçuk Mutlu, dont des portraits de Jacques ornent la couverture des deux premiers volumes… Pour en revenir au troisième volume, l’édition posthume d’inédits pose toujours un problème de conscience, à moins d’avoir eu l’aval de l’auteur encore de son vivant ? GP – Le volume trois comprend des inédits qui auraient déjà dû figurer dans les deux premiers, plus un large choix de poèmes datés de l’année de la mort de Jacques. J’ai fait un choix très large : tout poème paru en revue ou en anthologie est repris, puisqu’il a été publié par le poète, pour tous les autres, j’ai essayé chaque fois de me mettre à la place d’Izoard et de décider s’il aurait voulu les voir paraître. RMF – Quels sont les thèmes principaux de sa poésie ? GP – Le sommeil, le corps, le sexe, le langage, l’ignorance, les rivières, Liège, la présence et le désir de l’autre, les objets minuscules… RMF – Interrogé par Anita Van Belle : « Quel serait votre signe, si le zodiaque se composait de légumes ? », il a répondu « le petit pois » ! On pourrait aussi ajouter les saveurs, les odeurs… la vanille… Le bleu !.. Il disait qu’il ne relisait pas, qu’en penses-tu ? Pourquoi certains poèmes restaient-ils inédits ? Il les trouvait inaboutis ? Est-ce qu’il détruisait beaucoup ? GP – Il ne jetait rien… et rangeait peu… (sauf son courrier et des articles qu’il découpait…) Qu’un poème reste inédit ne signifie donc pas qu’il l’ait jugé impubliable. RMF – Veux-tu répondre à une question que j’aurais oubliée ? GP – Je ne voudrais pas que l’on garde de Jacques l’image d’un poète répétitif, automatique, surréaliste. Les quinze dernières années, il a écrit des poèmes plus abordables, plus intimes, moins fermés sur eux-mêmes comme des « cailloux ». Les thèmes du troisième tome sont : l’amour, la difficulté d’écrire, l’enfance, la confidence, le dialogue avec soi-même… Mais il ne faut pas opposer les années 70-80 aux années 2000. Simplement, son écriture s’est faite plus accessible, plus explicite, moins pudique. Il livre ses doutes, ses faiblesses, ses blessures : en moins crypté, son message reste fidèle à lui-même, l’intime du quotidien plus ou moins caché par les mots. Pendant les années 2000, il a douté des pouvoirs de la poésie, des mots en général, de l’écriture. Mais ce doute rend ses poèmes encore plus beaux. Entretien réalisé par Rose-Marie-François à Neupré, en juillet 2012



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